18 juin 2011

Je dois halluciner...

Oui, je dois halluciner, ça ne peut pas être autrement.

Je suis tombé sur une pub... la nouvelle pub pour MMA. On y voit trois gars, dans une voiture, râler pour leur retraite quand ils voient passer une décapotable. Au volant du bolide, un retraité, avec à son bras une jolie blonde au regard aussi désintéressé qu'intelligent.
Quel fut mon étonnement de voir alors les trois compères s'écrier : "Je veux une retraite comme ça !" ou une phrase du genre...

On voit, dans cette pub les valeurs de notre temps : pas de famille, pas de place pour une femme qui aurait partagé leur vie, pas d'enfants ou de petits enfants. Non, on veut une mannequin vénale, une voiture de sport et des plaisirs personnels, égoïstes. On place l'argent, la rente (puisqu'il s'agit d'un fond de retraite à investissement), comme valeur absolue qui amène, non, qui paye un fantasme.

Vous me direz, que c'est le but... oui, je suis d'accord, on peut le vouloir. C'est un choix, mais la pub dénature le choix. Elle le pose en modèle de vie, et donc de société. Les trois compères sont TOUS admiratifs face au sexagénaire et à sa poupée Barbie. Aucun n'émet de critique, de jugement, et le récepteur du message publicitaire intègre : "Moi aussi, je veux cette retraite là. Moi aussi, je veux ce qui est bien." Car après tout, s'ils sont tous d'accord, c'est que c'est Bien !

Cette pub redéfinit le Bien...

Non, je dois halluciner...

7 juin 2011

Les Enfants du Danube (Part I)

Jana regardait par la fenêtre. Elle pouvait passer des journées entières à regarder par cette lucarne. Tout avait tant changé. Elle était agée maintenant. Le sol de sa masure n'était plus en terre battue, et les chandelles de suif avaient laissé leurs places à des lampes à pétrole de verre et de cuivre.

La brume tombait doucement dans la vallée du Danube, elle arrivait toujours avec la nuit. Toujours, elle suivait le fleuve. Les peupliers, les aulnes et les saules peu à peu disparaîssaient derrière le brouillard qui avalait tout sans distinction.

Elle se détourna du paysage pour poser son regard sur un phonographe. Elle en avait fait l'acquisition il y a quelques années auprès d'un marchand ambulant qui traversait le village. A l'époque, il y avait encore des habitants, alors qu'aujourd'hui, elle était seule. Seule avec ses démons.

Elle mis en route le mécanisme, un disque était déjà posé sur la plaque circulaire de l'apareil. Une musique enfantine résonna :


« Le Danube coule en un torrent de pleurs

Où amertume et tristesse sont mêlées

Rien de bon ne serpente ton humide vallée

Le Diable lui même s'y terre »


La vieille femme se mit à pleurer. Son sanglot semblait inarrêtable.

Cela faisait si longtemps...


A l'époque, le village d'Hingbruck avait en son sein une dizaine de familles. Certes, il y avait des tensions, des disputes quelques fois, mais la vie était paisible. Jana avait 20ans alors. Elle était mariée à Ollie et était déjà mère d'un petit garçon : Freidrich.

La vie n'était pas facile, mais les habitants s'entraidaient. Les terres autour du village n'étaient pas fertiles, et ils dépendaient de la pêche et de l'élevage pour subsister. Eloignés des grandes routes et des villes en cours d'industrialisation, les habitants ne voyaient pas souvent de voyageurs. Une fois de temps en temps, le pasteur de la paroisse venait célébrer la messe, cependant l'isolement du village rendait ces visites relativement rares. Il en valait de même pour les percepteurs ou les hommes de loi. En fait, c'était tout juste si le village ne subsistait pas en totale autarcie.

Jamais ils n'avaient vécu de tragédie. Jamais un hiver rigoureux, un accident de chasse ou un représentant de l'état venu prendre les hommes pour la guerre. Certes, les anciens parlaient d'épidémies qui, il y a fort longtemps, avaient touché la région, mais les jeunes comme Jana les prenaient comme des contes de fées, au même titre que ceux que l'ont raconte lors des veillés, où chacun riait et profitait de la vie paysanne. Jamais le malheur n'avait frappé la communauté.

Jusqu'à ce jour maudit. C'était la fin de l'été, et les jours commençaient à devenir courts. La végétation prennait des couleurs automnales tandis que les oiseaux se faisaient de plus en plus rares. Un matin, l'ouest était bouché par d'épais nuages gris. Un vent froid les amenait lentement, mais sûrement vers le village. Avant la mi-journée, ils recouvraient tout. Une brume épaisse les accompagnait. On ne pouvait plus y voir à dix pieds, mais ce n'était pas le pire. La pluie. Cette pluie. Elle tomba sans discontinuer pendant trois jours.


Durant la tempête, Jana et les siens étaient restés dans leur masure, avec une autre famille. Mieux valait être nombreux pour se tenir chaud, et surtout économiser les chandelles et le bois de chauffage. Ils ne pouvaient rien faire d'autre que de prier pour demander au Seigneur d'arrêter ce déluge. Les journée et les nuits étaient interminables. Les enfants tantôt ne cessaient de sangloter, tantôt ne pouvaient plus se contrôler et avaient besoin de jouer et de crier.

A partir de la seconde nuit, un fracas puissant et incessant les empêcha même de dormir. Les enfants demandèrent ce que c'était. Ollie répondit simplement : « Le Danube est en colère ». Suite à quoi, le silence régna dans la chaumière, seulement troublé par le tumulte du torrent lointain. L'angoisse de chacun était palpable face à la puissance de la nature. Cette situation cauchemardesque ne faisait qu'empirer quand le bois sec vînt à manquer et que le toit se mit à fuir en de multiples endroits. Ils tenaient bon, tant bien que mal. Les chefs de foyers racontaient des histoires et on apprennait des jeux avec des dés, ou des cartes.

Quand la pluie cessa, tout le monde sorti à l'air libre. Dans le village, les familles entières s'extirpaient de leurs maisons respectives, aucune d'elles ne pouvaient rester encore une minute enfermée ainsi. Les enfants étaient les plus enjoués par cette libération, tandis que les plus anciens remerciaient Dieu d'être toujours là, mais le spectacle qu'il allait découvrir les ferait très vite changer d'avis.

Tout était détrempé. Partout, la boue et l'eau. Là où l'on posait les yeux, on ne voyait rien de sec, et là où l'on posait les pieds, ceux-ci s'enfonçaient profondément dans le sol. Alors que le ciel se dégageait, quelques hommes partirent jeter un oeil du coté des bêtes ainsi qu'au fleuve.

Les prairies cloturées où paissaient habituellement les quelques vaches de la communauté avaient été transformées en véritables mares. Quelques bovins morts flottaient sur le flanc, ils n'avaient pas tenu le choc. Les autres sortaient peu à peu de leur étable de fortune. Elles avaient, elles aussi, du mal à se déplacer dans cette fange épaisse. Les hommes les plus forts décidèrent de retirer les corps de l'eau et de les éloigner du gros du troupeau pendant que les autres poursuivraient jusqu'au Danube.

Le matériel de pêche était habituellement entreposé à cinquante pieds des berges pour ne pas qu'ils soient emportés par une crue subite, mais cette fois, ça n'avait pas suffit. Le Danube était largement sorti de son lit, et sa puissance se déchainait comme jamais. La nuit commençait à tomber, et ils devaient rentrer se préparer. Le bois de chauffage sec manquait, et la soirée allait être froide...